Il est onze heures du matin à Kurgan, et je sais que ma vie ne sera jamais plus la même. A présent il n'y aura plus personne pour m'attendre quelque part. Et qui pourrait-il donc y avoir ? Sans cet être qui m'était en fait si cher, mon monde est soudain dévasté. Se sentir évincée est une chose, mais les sentiments en sont une autre. Tout s'est déroulé comme prévu ; il aura suffit d'un mauvais rêve, pour comprendre qu'il s'agissait d'une prémonition. De lui je n'ai que l'unique souvenir d'une respiration haletante. Et d'elle sans doute le fait qu'elle avait finit par le détester.
J'écrase un mégot de plus sous la lumière de ma lampe. Cette boisson une fois encore m'aura donné des ailes. Maintenant que l'alcool part au loin, ma bouche n'est plus qu'un rictus mauvais, et l'existence devient encore plus fourbe et lamentable. Un peu comme moi qui, finalement, s'en va aussi, mourir quelque part dans le dégoût. Mes émotions étaient pures, mais je les ignorais. Qu'en reste t-il aujourd'hui ?
Du poison dans ma bouffe, des pilules dans mon eau, une veste me traumatise, un cheveu blond sur le sol, une liqueur douteuse, des lieux qui m'emprisonnent. Je fais le lien : ils veulent ma destruction.
Je m'efforce de croire que c'est la maladie qui pense à ma place. Ou bien suis-je maintenant même en présence de mon véritable moi, dont l'autre n'est qu'une représentation factice et menteuse ?
Leurs prénoms flottent dans un ciel sans étoiles. Ils sont nombreux et narguent mon ½il. Ce sont les noms de ceux qui sont partit. Ceux que j'ai bel et bien perdus. Mais comment pourrais-je m'en souvenir demain ? Il me faudrait les noter, mais je sais que si je me lève, fatalement je gerberai.
S'allongeant à mes côtés il tente de s'enfoncer en moi. Je suis vexée de savoir qu'il m'a côtoyé pour cela. Mais j'ai oublié qu'il est novice. Comment ais-je pu omettre cela ? Ce serait comme oublier mon prénom. Je ne me rends même pas compte que je l'ai, de toute façon, oublié depuis longtemps.
Bientôt j'accoucherai de quelques scorpions dans la douleur. Et il me faudra en assumer les conséquences. Où sera le père à ce moment là ? Il m'aura abandonné, comme tout un chacun. Mon esprit divague, il s'enfuit, il m'abandonne lui aussi, me laissant dans une confusion totale. Je crois que ce cachet n'est pas bien passé. Et j'espère que cela s'appelle un mauvais trip, car si c'est un bon trip, alors le psychiatre a des explications à m'apporter.
Bien sûr parfois elle me manque, elle uniquement. Lui n'a vraiment aucune discussion. A-t-il déjà réfléchi, ce sale brun ? Je comprends peu à peu pourquoi elle ne l'appréciait plus. Je le conçois car je suis démontée, et en l'espace d'un court instant je deviens aussi passionnée de la connerie, du manque d'intelligence et de répartie.
Il me rappelle mon ex en beaucoup mieux. Je devrais m'en vouloir. Et voilà que cela m'empoisonne, demain soir je sais que tout ira mieux. S'ils se doutaient, quels sévices me feraient-ils à nouveau sévir ? J'ai tellement besoin d'être seule, mon corps n'est plus qu'une plaie, souillée par les amusements que j'ai quelques fois moi-même désirés.
J'ai toujours détesté son bonheur, j'ai toujours eu horreur de savoir qu'il s'amuse à un endroit où je ne suis pas. Il n'est pas dupe et il en joue. J'aimerais mieux qu'il m'assassine. C'est tout de même étrange cette sensation de satisfaction à travers l'ennui de l'autre. Délaissement omniprésent, quand j'aurais fini de pisser, peut être m'aura-t-il écrit...
Ma main bouge, en toute évidence, aussi vite que celle de cette putain affalée près de moi, parlant dans un langage que je ne comprends pas. J'aimerais lui dire de se la fermer, mais qui suis-je donc pour le faire ? Je suis de toute manière presque aussi ridicule que lui. C'est peut être pour cela qu'on s'entendait bien avant. Avant... Il me tarde déjà de le jeter dans son appartement miteux de Nice, et de m'en aller sans un au revoir. Je ne sais pas ce qu'il deviendra, mais je sais d'où il revient. Délires obscènes et déclarations illusoires, ce soir je ne partagerais pas la même heure de gloire. Je dois échapper à ces fous comme si mon existence en dépendait. Désormais il n'y a plus personne pour me raisonner. Naturellement, j'ai sombré moi aussi.
Ce que je ponds n'est qu'un amas d'inutilités, vous le comprenez. Il est tard et je dois être déchirée. C'est parce qu'un homme en particulier me manque. C'est peut être cela. Son indifférence me déchire un peu plus. Demain je regretterai d'avoir, une fois de plus, fait allusion à lui comme quelqu'un de si critique. En attendant je me meurs paisiblement.
J'ai besoin de prouver que vous vous trompez, je n'en n'ai jamais rien eu à faire d'être quelqu'un, puisque je ne veux pas l'être. Vous pensiez que je me prenais énormément au sérieux, que j'en avais quelque chose à battre de couper des textes en plein vol, non, ils étaient assurément sans but, c'est pourquoi rares furent les fois où j'ai concrètement achevé mes dires. Dorénavant je vous offrirai de la merde en boîte ; et je retombe dans la vulgarité que je m'étais efforcée de mettre de côté, juste pour satisfaire vos petits yeux.
Pardonnez-moi, Nesta était un peu devenue ce que vous préfériez qu'elle soit. Vous la blâmée bien facilement, mais elle est pourtant votre ½uvre. C'est bien parce qu'elle vous a aimé. Six ou sept personnes de moins c'est une statistique, demain je regretterai l'absence, tout en sachant que j'ai déjà eu le temps d'avancer.
Il doit être midi à Kurgan, et déjà mes yeux ne sont que deux vitres qui ne reflètent rien. Crâne ruiné par des hypothèses à la con, j'écrase d'un geste lent l'ultime mégot de ma paranoïa nocturne.